Jérôme Fatet est historien des sciences et spécialiste des premiers travaux d’Edmond Becquerel. À l’occasion du bicentenaire de la naissance de Becquerel, auquel un symposium sera consacré cette année , il retrace le contexte des découvertes de ce savant injustement méconnu.

Comment en êtes-vous venu à vous intéresser aux travaux d’Edmond Becquerel ?

J’ai rencontré Edmond Becquerel par hasard. J’ai fait des études de physique-chimie, puis un DEA d’histoire de la physique, et dans le cadre de mon mémoire de M1 j’ai travaillé sur l’histoire de la photographie. J’ai dépouillé une dizaine d’années de compte-rendus publiés par l’Académie des sciences sur tout ce qui touchait de près ou de loin à la photographie, et j’ai remarqué que le nom d’Edmond Becquerel revenait. Je ne le connaissais pas et ça m’a intrigué. J’ai donc demandé à faire ma thèse sur ses travaux sur la photosensibilité, qu’il a menés au tout début de sa carrière, quand il était l’assistant de son père et faisait sa thèse de physique.

Ce qui est intéressant c’est aussi cette idée de lignée, avec quatre Becquerel qui se succèdent. Cela correspondait au projet de César Becquerel, le père, d’utiliser la carrière scientifique comme un outil d’ascension sociale, ce qui marche bien au XIXe siècle. Il se fait créer la Chaire de physique appliquée au Muséum d’Histoire naturelle, il prend son fils comme assistant, qui lui succédera et prendra Henri comme assistant, qui lui succèdera à son tour. Cela s’arrête au début du XXe siècle : dans une lettre à son petit-fils, Henri Becquerel écrit que si au XIXe siècle le moyen de développer le patrimoine familial était les sciences, dans ce nouveau siècle il faudra se lancer dans la finance. Cette lignée avait un projet professionnel et familial.

Qu’est-ce qui, dans les travaux de Becquerel, a retenu votre attention ?

L’impression que j’ai eue à l’époque, c’est que parmi tout ce qui avait été publié dans ces compte-rendus sur la photographie, les publications d’Edmond Becquerel posaient des questions réellement scientifiques et théoriques, alors que les autres se concentraient plutôt sur des aspects techniques. Lui explorait en laboratoire la réactivité des substances photosensibles : c’était très différent de tout ce qui se publiait par ailleurs.

Edmond Becquerel a mis au point un appareil, l’actinomètre électrochimique, sur lequel vous avez écrit : quel était son objectif ?

Les actinomètres, ce sont des appareils fabriqués à l’époque pour étudier l’activité de la lumière. C’est donc très général. Ce qu’a fait Edmond Becquerel, c’est qu’il a utilisé les travaux de son père : César Becquerel avait obtenu la médaille Copley de la Royal Society de Londres car il avait mis en évidence que toutes les réactions chimiques produisaient des effets électrochimiques. Edmond, lui, se dit que les réactions photochimiques, qui sont dues à la lumière, doivent avoir des effets électriques. Il a l’idée de mesurer ces effets électriques, et fabrique donc cet appareil.

Comment ces travaux sont-ils reçus ? 

Il est alors tout jeune, il a dix-huit ans, il fait sa thèse. Il est soutenu par son père mais il n’a pas de réputation scientifique. Ce qui est particulièrement intéressant, c’est de voir que dans ces fameux compte-rendus de l’Académie des sciences, il y a une controverse scientifique qui se met en place. Elle a lieu entre Edmond Becquerel, qui propose d’étudier les réactions photosensibles de cette manière, et Jean-Baptiste Biot, qui est déjà un ancien avec une énorme réputation et dirige la chaire de Chimie à la Faculté des sciences. Quasiment chaque semaine, Biot publie une réaction aux propositions d’Edmond Becquerel. C’est extrêmement riche scientifiquement : Biot fait des objections et Becquerel les prend en compte, fait évoluer ses expériences et instruments. On peut ainsi observer les trois étapes qui vont conduire à l’invention de l’actinomètre électrochimique, grâce à la controverse scientifique. Par ailleurs, Jean-Baptiste Biot est l’un des derniers défenseurs de la théorie newtonienne de la lumière : sans que ce soit vraiment dit, on voit aussi que derrière ses remarques expérimentales il y a un engagement théorique important.

Quel est l’héritage de ces travaux aujourd’hui ?

Quand j’ai soutenu ma thèse en 2005, vraiment personne ne voyait l’intérêt de s’intéresser à Edmond Becquerel. Il faut dire qu’il a été coincé entre son père César et son fils Henri, et qu’il a été actif dans une période politique mouvementée, au cours de laquelle les fréquents changements politiques ne lui ont pas permis d’avoir de poste durable. Aux États-Unis, il était plus connu comme le découvreur de l’effet photovoltaïque, mais en France il était totalement inconnu. Ça commence tout juste à changer.

Sur le fond de ses travaux, au début les questions qu’il se pose concernent la manière dont les réactions photosensibles se produisent. Mais au moment où il a la certitude que son actinomètre fonctionne, il renverse la manière dont il s’en sert et l’utilise pour étudier la lumière du soleil. C’est là que son apport est majeur : il va réussir à montrer que la lumière au-delà du violet (ce qu’on appelle aujourd’hui l’ultraviolet) est de même nature que la lumière visible, que c’est aussi de la lumière, mais invisible pour l’oeil humain. Edmond Becquerel élargit le spectre solaire au-delà du visible, et montre du même coup qu’il y a un effet photovoltaïque et qu’on peut l’utiliser.

Ce qui m’a longtemps étonné, c’est qu’on se souvienne pas que c’est lui qui a élargi le spectre solaire au-delà du violet. À mon sens, cela tient au délai didactique, c’est-à-dire le temps qu’une découverte met à entrer dans l’enseignement. Dans ce cas précis, le délai didactique est extrêmement court : en quelques années, c’est dans tous les ouvrages scientifiques sur la lumière. Becquerel a vingt-deux ans, il ne laisse pas son nom sur sa découverte et ça devient une connaissance commune très rapidement.

Vous avez mentionné l’utilisation qu’on peut faire de l’effet photovoltaïque. Comment Edmond Becquerel l’envisageait-il ?

J’ai passé trois ans de ma vie avec lui, et c’est un personnage qui est taciturne, extrêmement prudent et raisonnable : à aucun moment il ne fait de projet ou d’hypothèses sur la manière dont on pourrait l’utiliser. C’est un homme qui consacre l’essentiel de sa vie à son travail. Il prend beaucoup de photos, il est le premier à faire des daguerréotypes en couleur, mais il ne prend aucune photo de son entourage, ça ne lui vient même pas à l’esprit. Il photographie des objets pour l’étude scientifique. Il ne fait pas d’hypothèse sur ce qu’on pourrait faire de ses découvertes : il accumule des faits. C’est l’amour de la science, la précision, l’exactitude, avancer pas à pas qui l’anime.

Le Symposium devait se tenir le 24 mars 2020 près du Muséum national d’Histoire naturelle, où étaient situés le laboratoire et la maison d’Edmond Becquerel. En raison de la crise sanitaire du Covid-19, il a été reporté au 7 décembre 2020.

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